02/04/2025
À la croisée du langage instinctif et du rituel magique
Dans le Tarot de Marseille, Force marque un tournant. Elle rompt avec les symboles de pouvoir extérieurs que représentaient les couronnes, les sceptres et les trônes. Ici, la puissance n’est pas le pouvoir, il n’est plus question de rang ou d’héritage : elle devient intérieure, indomptable, viscérale.
Une femme se tient face à un lion, et ce qui frappe immédiatement, c’est la tension subtile entre eux. Elle ne le combat pas, elle ne le dompte pas non plus. Elle pose sa main sur sa gueule avec une certitude tranquille. Ce n’est pas une lutte de domination : c’est une danse, une négociation entre deux forces qui se reconnaissent mutuellement.
Clarissa Pinkola Estés, dans Femmes qui courent avec les loups, décrit comment les femmes ont été coupées de leur nature instinctive, apprenant à museler leur puissance intérieure sous le poids des normes et des interdits. Mais cette puissance n’est pas une menace : elle est vitale. Elle est la pulsion de vie brute qui palpite sous la surface. Force incarne ce moment où l’on choisit de ne plus s’éteindre. Elle sait que la force brute, si elle n’est pas accueillie et canalisée, se transforme en destruction. Une femme qui refoule son énergie vitale finit par la retourner contre elle-même, sous forme d’angoisse, de maladie ou de rage contenue.
"Quand une femme n’a pas de place pour exprimer sa puissance, elle devient une louve enfermée dans une cage trop étroite."
(Femmes qui courent avec les loups)
En parallèle, L’Homme qui savait la langue des serpents de Kivirähk nous parle d’un autre type de force : celle du langage magique, cette parole oubliée qui permettait autrefois de converser avec les bêtes et de s’accorder au souffle du monde. Le personnage de Leemet, dernier détenteur de cette langue ancestrale, vit dans un monde où les hommes ont renoncé à leur connexion au sauvage pour bâtir des murs et se conformer à une nouvelle société. Lui seul sait encore parler aux serpents, ressentir la puissance qui traverse les corps et les paysages.
Ces deux récits s’entrelacent dans la carte de Force : d’un côté, la femme qui retrouve son instinct et ose toucher la bête en elle ; de l’autre, l’homme qui préserve la mémoire d’un monde où l’homme et l’animal partageaient un langage commun. Ensemble, ils racontent un même passage initiatique : celui qui mène de l’oubli à la reconnexion, de la peur à l’accord avec soi-même.
Retrouver le Féminin Sauvage : Force comme pulsion de vie
« La femme sauvage porte en elle la force de toutes celles qui l’ont précédée. » (Femmes qui courent avec les loups)
La femme de la Force ne craint pas le lion. Elle sait qu’il fait partie d’elle.
Là où l’Impératrice usait de charme et de séduction pour imposer son règne, Force n’a pas besoin de jouer un rôle. Elle est dans la pure présence. Mais cette réconciliation avec l’instinct n’est pas immédiate. Comme dans les contes analysés par Pinkola Estés, il y a un processus, un chemin.
Les femmes élevées dans un cadre rigide, où l’on exige d’elles douceur et contrôle, finissent souvent par étouffer leur propre énergie brute. Elles deviennent étrangères à leurs propres désirs, à leurs propres colères. Or, la force vitale qui ne trouve pas de chemin s’empoisonne elle-même. Une femme qui ne danse pas avec son feu intérieur le verra se transformer en frustration, en angoisse, ou en rage rentrée.
Dans cette redécouverte de la puissance, quatre éléments sont fondamentaux :
Force et la Magie : Parler la Langue des Bêtes
« Il n’y avait pas de maître, pas de bête soumise. Il n’y avait que des mots, et dans ces mots coulait une force ancienne qui liait toutes choses. » (L’Homme qui savait la langue des serpents)
Force n’est pas seulement instinct : elle est aussi magie.
Dans L’Homme qui savait la langue des serpents, Leemet incarne une force différente : celle de la parole rituelle, ce savoir oublié qui liait autrefois les hommes et la nature. Il n’ordonne pas aux bêtes : il leur parle dans leur langue.
Cette idée rejoint l’essence profonde de la carte : la femme de Force ne force pas le lion. Elle ne l’asservit pas. Elle communique avec lui.
Ce langage perdu est une clé essentielle de la magie : celle qui ne passe ni par la violence, ni par la contrainte, mais par un accord intime avec ce qui nous entoure.
Un Rituel pour Force : la Transe Silencieuse
Force ne se crie pas. Force ne se brandit pas.
Un rituel pour cette carte ne doit pas être spectaculaire. Il peut être simple : marcher pieds nus dans la nature, écouter, respirer, sentir l’énergie animale en soi. Fermer les yeux et laisser quelque chose nous traverser.
Il y avait des hommes qui parlaient trop fort et brandissaient leurs armes. Moi, j’ai fermé les yeux. J’ai senti le vent sur ma peau, l’odeur des feuilles humides. Le silence m’a enveloppé comme un manteau, et dans ce silence, j’étais plus puissant que tous leurs cris.
Force ne réside pas dans la lutte. Elle est cette transe silencieuse où l’on n’a plus besoin de prouver quoi que ce soit. Elle est ce moment où l’on comprend que l’on n’a jamais perdu la langue des bêtes – il suffisait juste de se souvenir. "Une femme qui marche avec sa force n’a pas besoin de prouver quoi que ce soit.
Elle est, et cela suffit."
(Femmes qui courent avec les loups)
11/11/2020
1- Les Triomphes : c’est le nom ancien que l’on donnait à ce que l’on appelle aujourd’hui les arcanes majeurs. Les 22 Triomphes portaient ce nom avant même d’avoir été intégrés dans le Tarot de Marseille. Ils ont donc selon moi une toute autre histoire que celle des arcanes mineurs qui sont les 56 autres cartes du Tarot de Marseille qui en contient 78 en tout.
2- Entités pétrifiées : c’est le sentiment que beaucoup de gens ressentent quand ils sont face aux Triomphes. Ces images ne leur parlent pas, ils ont l’impression qu’elles sont figées, voir même hostiles, ils ressentent leurs importances mais se demandent par qu’elle bout les prendre. Ils les voient comme des entités pétrifiées.
3- Ondes clandestines : c’est la partie de l’entité qui ne s’est pas laissée attraper. Imaginons que ce que représente un Triomphe soit vivant, et que soudainement pour des raisons pratiques de classification, il a été décidé dans faire un spécimen plat et inerte comme une carte (une entité pétrifiée). Et bien juste avant cette opération, la vie de l’entité s’est volatilisée et s’est réfugiée dans les plis du monde. C’est ce que j’appelle l’onde clandestine.
Voilà maintenant nous pouvons commencer
.L'onde clandestine d'un Triomphe c’est l’ineffable de l'entité pétrifiée. Cette onde vit sans sa carapace, en toute souplesse en dehors du champ de la conscience, insouciante aux significations symboliques portées sur elle. Son point de vue réveille la vieille question du « sens de la vie » en le déplaçant vers « le sens des vies » et nous permet de comprendre que nous ne sommes pas le centre du monde, mais que nous en faisant juste partie.
Il nous faut pister la trace de l’onde clandestine en découvrant en nous ce qui a persisté d'elle et a permis sa survie. L’empreinte qu’elle laisse est fatalement liée à son absence, il y a une béance derrière elle. L’onde clandestine résonne dans notre vie quotidienne, dans les conversations que nous entendons, les paysages que nous regardons, les films que nous voyons, les livres que nous lisons, les animaux que nous croisons, les plantes que nous sentons, les musiques, les goûts, les émotions, souvenirs, rêves, cauchemars, silences...
Partir sur les traces de l’onde clandestine pour ensuite se nourrir de cette observation, c'est l'inverse d'une cueillette d'un monde mort, mis à plat, à sécher pour être ensuite nommé et défini comme dans un herbier. Car dans ce genre de collection nous n’avons aucune chance de rencontrer le Soleil ( XVIIII) au contraire nous obscurcissons d'énormes régions de son être.
Alors, acceptons plutôt de contempler par exemple le tournesol, sans interférer, simplement en reconstituant son jaune lumineux en mémoire, en imagination solaire de façon à rendre hommage à la lumière qui transfigure les êtres, comme le disait Vincent Van Gogh.
Pour ne plus voir les Triomphes comme des entités pétrifiées, il est utile de les nourrir avec les ressources de la philosophie, de l'art, de la magie, de la psychanalyse, de la botanique, de la mythologie, de l’anthropologie, de l’astronomie, des superstitions, qui offrent une bonne approche du fait que dans ces domaines les Triomphes ne sont pas traités directement.
« Nourrir ! » Les Triomphes eux aussi peuvent le faire, en s’adressant directement à l'esprit de celui qui les contemple dans leur ensemble, de leur naissance, à leur épanouissement, mais dans une manière créative d’observation permettant à l'entité pétrifiée de s'épanouir. Pas de généralisation, juste la découverte joyeuse des contradictions, le plaisir de la remise en question et des doutes que suscitent les Triomphes.
Comme un enchevêtrement, un mycélium, les Triomphes créent une infrastructure philosophique. Ils sont à la fois un et plusieurs, constitué d'une myriade de petits détails. Groupés mais relativement indépendants les uns des autres et peu à peu ils s’animent et se laissent entendre.
EXPÉRIMENTATION : faire résonner l’onde avec les voyelles puis les consonnes du Triomphe (le nom de l'entité pétrifier). Ne pas chercher le « bon son », mais le son de l'émotion, n'hésitez pas à «chouiner» à la Lune comme un chien, pour réveiller la mémoire oubliée qui se cache dans les plis de nos gorges, de nos cordes vocales.
Entendre les ritournelles endormies de l'enfance comme un son primal, comme l’onde clandestine de la Lune qui donne forme aux vagues qui sont la mémoire de la mer et l'origine marine de notre sang. Alors, sachons écouter le chant de l'écume de mer.
Faire résonner la pierre, la roche, dans un chant de gorge d’une rivière encaissée d’Ardèche. C’est notre gorge et celle de la montagne qui chantent à l'unisson de l’onde clandestine du jugement (XX), ou de tout autre chose pour vous, venue de la matière vous procurer un frisson. Une force active qui ne cherche ni à dominer, ni à soumettre, mais à composer avec vous une ritournelle rassurante qui permet de créer un territoire même dans le mouvement.
Être chez soi dans l'errance, sentir que l'on fait partie du tout.
Poursuivons encore notre pistage de l’onde clandestine par nous-même, par le ressenti de notre peau, grâce à la délicatesse de la pudeur. Juste remarquer ce qui est intrigant sans le comprendre, c'est ce qui ouvre la piste.
Comme je l'ai évoqué dans l'article précédent (numéro 2), des éléments constitutifs de l'entité pétrifiés peuvent attirer notre attention dans le paysage, de façon à permettre à l’onde clandestine de nous révéler quelque chose (Maison Dieu et l'arbre à l'intérieur). Mais bien souvent l'onde nous leurre avec des techniques de camouflage émotionnel, nous parlant trop franchement. Voilà pourquoi je pense que pour les contourner mieux vaut ne pas les regarder directement.
Par exemple : observez un Triomphe dans le reflet d’un miroir et posez-vous 22 questions à son sujet, sans chercher à trouver les réponses, simplement pour donner de l'épaisseur à son onde clandestine.
Faire entrer du vivant dans le champ pour l’élargir. L'écrevisse n'est pas un décor, ni le lion, le chien, l’eau, l’arbre, etc... On s'ouvre pour s'oublier soi-même.
C'est dans le renouvellement du regard que la rencontre a lieu, dans la désinvolture du mental que l’écrevisse nous parle.
Sortir de nos routines de regard en utilisant le son pour mieux voir, de façon à permettre à la Papesse de glisser une note supplémentaire par ventriloquie, comme un écho, mais sans mémoire, pas une preuve juste une trace, les facettes d'un même miroir (chanson de Bashung comme un Lego, mais sans mémoire).
Et pour finir, je parlerais du mauve comme signe de la présence de l'onde clandestine, ce mauve absent des entités pétrifié, avec encore une petite allusion à une autre chanson (cette fois de Léo Ferré).
Le mauve ! Mais pas n'importe quel mauve, pas le mauve des Lilas, pas le mauve de la glycine ni de La Bruyère même si elle est d'Apollinaire. Non le mauve qui se trouve derrière les yeux de l'onde clandestine, derrière les yeux de l'autre à l'instant de l'amour. Et quand enfin, tu auras trouvé ce mauve, tu entendras une voix qui chouinera sous la lune.
Une voix que tu comprendras de toute éternité dans la surprise fantastique de ta rencontre avec le vivant.
Je vous souhaite un bon pistage de l’onde clandestine en toute humilité.
02/11/2020
Sans doute en partant à la recherche de son onde clandestine.
Au début de notre rencontre avec le tarot, les images sont comme des entités pétrifiées elles semblent figées, sans voix. Si on écoute bien dans le lointain, on entend quelque chose et à force d’attention et de persévérance l'image s’anime et nous parle. Rien n’est encore bien clair, il nous faudra affirmer ce sentiment en l’ancrant dans le réel, en fouillant dans les plis secrets du monde, là où se cache l’onde clandestine des entités pétrifiées.
Il y a une quinzaine d'années, en observant le triomphe de la Maison-Dieu, j'ai eu le pressentiment que la tour n'était pas que minérale, pas uniquement construit de pierres. Il y avait à l'intérieur de cette tour, du végétal, un arbre en train de se développer. En plus d'avoir été bâti (dans le temps court), elle était également en croissance (dans le temps long) prête à s'épanouir et à partager quelque chose. Ce n'était à ce stade encore qu'une idée sans rien de vraiment palpable.
Quelque temps plus tard ? Du côté de Carpentras ? Je suis tombé sur une architecture ressemblant à la tour de La Maison Dieu, la porte était un peu coincée, mais j'ai pu l'ouvrir et entrer.
De l'intérieur je voyais que le sommet était ouvert et que du sol un arbre tendait ses branches vers la lumière, mon pressentiment voulait prendre forme en s’enracinant dans le réel.
Par la suite j'ai découvert le Tarot de Jacques Viéville dont les cartes non pas de nom, seulement des nombres. La construction du Triomphe numéro XVI est très comparable à La Maison Dieu, mais l'élément central n'est pas une tour, c’est un arbre au pied duquel un berger vient faire manger ces bêtes (le chêne offre ses glands). J’ai fait des recherches sur cette représentation qui semble faire référence à la glandée qui était une pratique très répandue au Moyen-âge et qui permettait au berger de nourrir ses bêtes à peu de frais durant le mois de novembre juste avant l'hiver, ce qui démontre bien que quelque chose se partage ici, on récolte le fruit d’un épanouissement. Il n’y a pas de châtiment, pas de punition, pas de foudre venus nous condamner, juste quelque chose qui tombe de l’arbre ou est expulsé de la tour, de notre intérieur vers l’autre, un don au service du vivant.
Voilà pourquoi il est vraiment très enrichissant de partir à la rencontre des Triomphes dans d'autres contextes, de façon à entendre la note de leur onde clandestine, cette note qui vient mettre un peu de vie dans ce qui sinon semblerait pétrifier.
22/10/2020
On me demande souvent à quoi sert le Tarot de Marseille ? Il y aurait tellement de réponses à donner à cette question (d'où l'intérêt de ce journal de bord). Mais une des choses les plus importantes me semble être que chaque carte est comme un outil de communication, comme un outil de précision tellement inattendu qu'il peut déstabiliser même les conversations les plus hermétiques.
Au cours d'une soirée à l'atmosphère devenu presque irrespirable par la présence d'une seule personne envahissant tout l'espace il m'a suffi de jeter 3 cartes sur la table et de lui dire : je voulais te poser cette question !
Ces 3 triomphes en forme d'interrogation ont déstabilisé notre arrogant, la baudruche s’est dégonflée et d'autres personnes présentes à la table sentant alors l'oxygène revenir dans la pièce ont retrouvés le goût de s'exprimer, de participer et de par ce fait d'enrichir l'atmosphère de leur parfum.
Aucun jugement dans tout cela, aucune morale, juste la possibilité de sortir d'une impasse par la richesse de ce qui ne s'impose pas comme une vérité, mais simplement comme une ouverture, un changement de point de vue qui ouvre vers l'inconnu.
Ces cartes rangées dans leur étui ne prennent pas plus de place qu'un téléphone portable et possèdent des capacités insoupçonnées en matière de communication avec autrui.
Alors, n'hésitez pas à prendre vos cartes la prochaine fois que vous sortirez, en gardant à l'esprit que c'est aussi un jeu qui se pratique en société.
27/03/2019
Le rêve irrigue la surprise du poète, une inspiration, une quête d'imprévisible.
Fortuna s'installe dans l'art du voyant poète.
Se faire voyant comme disait Arthur Rimbaud. Découvrir dans le hasard les vérités cachées du monde, cultiver artistiquement les coïncidences, le mystère, l'étrange, les rencontres bizarres, les histoires extraordinaires.
Face à l'aspect merveilleux de certaines coïncidences, l'esprit n'a pas d'autre choix que de s'ouvrir à Fortuna, qui vient à lui telle la déesse de la synchronicité, mettre du sens dans le hasard.
Fortuna était sans doute la muse du poète Stéphane Mallarmé à qui l'on doit le texte intitulé : un coup de dés jamais n'abolira le hasard.
Le hasard utilisé comme déclencheur du poétique.
Écrire pour rechercher la chance. « Chance ô blême divinité je t'ai perdu, mais connaissant les secrets des mots je maintiens entre toi et moi le lien de l'écriture « (Georges Bataille).
Sous l’œil de Fortuna la vie est un jeu et jouer c'est vivre « toute pensée émet un coup de dés » (Mallarmé.)
Dans le plaisir du joueur c'est l'érotisme de la chance et la violence du hasard qui procure le coït, qui en sanskrit veut dire jeu.
Fortuna organise le hasard comme un jeu de cartes à la façon du château des destins croisés d'Italo Calvino.
On assemble des morceaux de Hasard qui finissent par former un château que l'imaginaire vient habiter.
Fortuna encourage à ne pas subir sa destinée, mais a tenté de la prendre en charge, en jouant avec elle, en l'assouplissant, en la portant comme un costume.
Quand la société dit : Votre hasard ne nous regarde pas !
Il est tentant alors de se tourner vers Fortuna qui ouvre les bras, mais beaucoup si sont perdus.
À l'intersection du hasard et de la destinée, les brumes matinales tardent à se dissiper.
S’égarer c'est le risque du jeu que propose Fortuna.
(La boite hôtel Fortuna est une réalisation de Johana Bertet)