09/10/2026
LE POIDS DU SECRET
Archives, indices et élucubrations autour des Triomphes
Et si le Pape était moins celui qui possède la vérité que celui qui en possède les clés ?
Le cinquième Triomphe du Tarot de Marseille est une figure d’autorité. Il transmet une parole, représente une tradition, donne accès à un savoir et en garantit la légitimité. Mais toute autorité qui transmet peut aussi sélectionner, conserver, interpréter — et parfois retenir. C’est par cette porte que commence notre enquête : non pour inventer une origine secrète au tarot, mais pour suivre les traces que la carte fait surgir entre Avignon, les papes, les livres, les archives et les anciens cartiers.
Dans ces pages, trois niveaux se croisent : le document historique, l’évocation qui aide à imaginer une scène, et l’hypothèse qui ouvre une piste sans la transformer en certitude. Les faits donnent le terrain ; les rapprochements donnent du relief ; les questions restent ouvertes là où les preuves s’arrêtent.
1. La carte du dossier
Le fil historique
1309 : Clément V s’installe à Avignon. 1316 : Jean XXII devient pape. Autour de 1326-1327, les textes et enquêtes relatifs à la magie et au contrôle des savoirs prennent une place particulière. En 1378, le Grand Schisme divise la chrétienté latine. À partir du XVe siècle, les cartiers avignonnais sont nombreux et bien documentés. En 1505, un acte notarié mentionne des cartes « communément appelées taraux ». Au XVIIIe siècle, Jean-Pierre Payen produit à Avignon un tarot de type Marseille, tandis que le nom « Tarot de Marseille » finit par s’imposer comme désignation dominante.
Le fil symbolique
LE PAPE → LA PAROLE → LE LIVRE → LE SAVOIR → LE SECRET → L’INTERDIT → LE RIRE → LE RENVERSEMENT → LA CARTE → LE NOM « MARSEILLE ». Une carte peut devenir le point de départ d’une enquête historique, à condition de ne pas confondre l’image, les faits et les interprétations.
Cette enquête ne cherche pas à démontrer une origine unique du tarot. Elle suit des traces : lieux, noms, objets, archives, cartes, graveurs et circulations. Quand une hypothèse devient tentante, elle reste signalée comme telle.
2. Le Pape comme gardien des clés
Le Pape représente l’autorité, la transmission, la tradition, l’initiation et la légitimation : celui qui sait et qui transmet. Les deux personnages agenouillés rendent visible une hiérarchie entre ceux qui reçoivent la parole et celui qui la détient. Mais que signifie cette posture ? Soumission, réception ou initiation ? La carte ne ferme pas la question ; elle la met en scène.
Le Pape n’est pas seulement celui qui possède un pouvoir religieux. Il conserve, interprète, transmet et légitime un savoir. Les gants, l’anneau, les clés et le livre peuvent être regardés comme des accessoires de théâtre : que cachent-ils, que garantissent-ils, à quoi donnent-ils accès ?
Le secret n’est pas nécessairement une conspiration. Il peut simplement être une question d’accès : qui peut ouvrir, lire, transmettre ? Le mot « conclave » offre un jeu étymologique évocateur : cum clave, « avec une clé ».
Le Pape ne garde pas seulement une doctrine : il garde une porte.
3. Avignon — quand le pape s’installe
Clément V, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, est élu pape en 1305. Il conserve d’abord une cour itinérante, puis s’installe provisoirement à Avignon en 1309. Le provisoire va durer près de soixante-dix ans.
Jacques Duèze, ancien évêque d’Avignon, est élu sous le nom de Jean XXII en 1316. Il organise la résidence pontificale et le travail de la Curie. Avignon devient progressivement un centre durable de pouvoir, d’administration, de culture et de circulation.
Les sept papes associés à la période avignonnaise sont Clément V (1305–1314), Jean XXII (1316–1334), Benoît XII (1334–1342), Clément VI (1342–1352), Innocent VI (1352–1362), Urbain V (1362–1370) et Grégoire XI (1370–1378).
4. Clément V, Carpentras et le Grand Schisme
Clément V est élu en 1305 dans un contexte de forte pression française. Son rapport à Philippe le Bel demeure au cœur des récits consacrés à son pontificat. Au concile de Vienne, en 1312, il promulgue la bulle Vox in excelso, qui supprime l’ordre du Temple. Certaines narrations évoquent aussi un pardon secret accordé aux dirigeants templiers ; cette idée doit rester attribuée à la source qui la rapporte, et non présentée comme un fait établi sans nuance.
Après la mort de Clément V, les cardinaux se réunissent à Carpentras en 1314. Les conflits et les violences conduisent à la dispersion du conclave : aucun pape n’y est élu. Jean XXII sera finalement élu à Lyon en 1316.
Urbain V tente de revenir à Rome en 1368, puis retourne à Avignon en 1370. Grégoire XI quitte définitivement Avignon en 1376 et rejoint Rome en 1377. À sa mort, en 1378, deux élections rivales conduisent à Urbain VI à Rome et à Clément VII à Avignon. Le Grand Schisme d’Occident transforme le Pape, figure de l’unité, en figure paradoxale de division.
Le Pape, symbole d’unité, devient momentanément symbole de division.
5. Les coulisses du Comtat — vin, Juifs et papes
Châteauneuf-du-Pape : le pape comme producteur de territoire
Clément V aimait faire retraite au Groseau et à Châteauneuf-Calcernier. Jean XXII, ancien évêque d’Avignon, connaissait bien la région. Il y fit construire un château et en fit une résidence d’agrément pour les papes d’Avignon.
Selon la tradition rapportée dans les ouvrages consacrés aux papes, Jean XXII replanta le vignoble, avec l’arrivée de viticulteurs venus de Cahors. En 1344, sous Clément VI, le terroir est mentionné sous l’appellation « Vieilles vignes ». La commune prend officiellement le nom de Châteauneuf-du-Pape en 1893 ; l’appellation d’origine contrôlée arrive en 1936.
Les « Juifs du pape »
Les communautés juives du Comtat Venaissin sont notamment présentes à Carpentras, L’Isle-sur-la-Sorgue, Vaison-la-Romaine et Cavaillon. Le Comtat est cédé au pape Grégoire X en 1274 ; Avignon elle-même est achetée par Clément VI en 1348.
La tutelle pontificale offre un cadre différent de celui du royaume de France, mais protection ne signifie pas liberté sans contraintes. Les sources mentionnent notamment le chapeau jaune imposé à partir de 1525 et, plus tard, les « carrières », rues fermées où les communautés juives doivent résider. L’histoire du Comtat conserve cette ambivalence : une protection particulière, mais aussi des restrictions et des mesures vexatoires.
6. L’Anneau du pêcheur — une clé autour du doigt
L’Anneau du pêcheur renvoie à saint Pierre, pêcheur d’hommes. Son chaton représente traditionnellement Pierre dans sa barque. À partir du XIIIe siècle, l’anneau sert notamment de sceau pour la correspondance privée du pape.
L’objet rend le secret matériel : il authentifie, ferme et garantit. Les actes officiels sont normalement scellés au moyen de la bulle pontificale en plomb. La tradition veut que l’anneau soit détruit ou rendu inutilisable à la mort du pape afin d’empêcher les usages frauduleux.
Le Pape porte littéralement une clé autour du doigt.
Le tarot donne au Pape des clés ; l’histoire pontificale lui donne un anneau qui authentifie. Dans les deux cas, l’objet matériel traduit une idée abstraite : l’accès au sens dépend d’une autorité.
7. Jean XXII — magie, enquêtes et savoirs suspects
Jean XXII est intéressant pour le thème du secret parce que son pontificat est marqué par des enquêtes et des textes relatifs à la magie et à la démonologie. La décrétale Super illius specula est traditionnellement rattachée à 1326-1327 et vise des pratiques magiques impliquant notamment invocations démoniaques et objets magiques.
L’affaire de Hugues Géraud, évêque de Cahors, mêle complot, poison, envoûtement, magie et images : une affaire de magie au cœur du pouvoir pontifical.
Des traditions ultérieures ont attribué à Jean XXII des intérêts alchimiques ou ésotériques. Il faut distinguer cette légende de l’action historique documentée contre certaines pratiques magiques. Le paradoxe est là : le pouvoir qui surveille les savoirs suspects est lui-même entouré d’histoires de savoir caché.
La date, l’authenticité et la promulgation exacte de Super illius specula font l’objet de discussions historiques. Il est donc plus prudent de parler d’une politique et d’enquêtes documentées autour de la magie, ainsi que d’une décrétale traditionnellement rattachée à 1326-1327.
8. Le Vatican, le secret et les livres
Une ancienne organisation de la Bibliothèque vaticane comportait une Bibliotheca Secreta. Le latin secretum renvoie d’abord à ce qui est privé, réservé ou séparé ; le mot ne signifie pas automatiquement « caché au public ».
Les Archives apostoliques du Vatican ont porté le nom d’Archives secrètes du Vatican jusqu’en 2019. Là encore, secretum désignait historiquement l’archive privée du pape. Les collections s’étendent sur plusieurs siècles et occupent environ 85 kilomètres de rayonnages. Les espaces sont sécurisés et les chercheurs y accèdent selon des règles précises.
La Bibliothèque apostolique conserve également des manuscrits liés à l’astrologie, à la magie, à l’hermétisme et à l’alchimie. Conserver un texte n’équivaut évidemment pas à l’approuver.
Le paradoxe : condamner certains savoirs, tout en conservant les textes qui permettent de les étudier.
Le secret devient une architecture de la connaissance : qui garde le texte ? Qui peut le consulter ? Qui décide de son classement ?
9. 1327 — Jean XXII et Le Nom de la rose
En 1327, Jean XXII est pape à Avignon. Son pontificat est marqué par des questions de magie, d’hérésie, de livres et de contrôle des savoirs. C’est également en 1327 que se déroule le roman Le Nom de la rose d’Umberto Eco.
Guillaume de Baskerville et Adso arrivent dans une abbaye où une bibliothèque labyrinthique et un livre interdit deviennent le cœur du mystère. Dans le roman, le livre caché est le deuxième livre perdu de la Poétique d’Aristote, consacré, dans la fiction, à la comédie et au rire. Jorge de Burgos cherche à empêcher sa circulation.
Le rire devient un fil conducteur : il peut désacraliser, faire tomber la peur et mettre en question les hiérarchies. Pour le Pape du tarot, la question revient : transmet-il le savoir, ou garde-t-il aussi la porte qui permet d’y accéder ?
Le rapprochement entre 1327, Jean XXII et le roman d’Eco est fécond. Rien dans les sources réunies ne permet cependant d’affirmer qu’Eco a choisi cette date pour faire directement référence à Jean XXII.
En 1327, le livre devient un objet de pouvoir : ce qui compte n’est pas seulement ce qu’il dit, mais qui a le droit de le lire.
10. Les cartiers d’Avignon — bien avant Payen
Avant les cartes, il y a le papier. En 1431, le papetier Bernard de Guillermont s’engage à fournir du papier, notamment destiné à fabriquer des cartes à jouer. En 1437, Jaco Sextorii vend lui aussi du papier destiné aux cartes. Un environnement matériel lié à la production de cartes existe donc à Avignon dès le début du XVe siècle.
Les noms relevés par Hyacinthe Chobaut et les documents d’archives comprennent Étienne Mouret (ou Moret), actif en 1441-1443 ; Gillet Curier, mercier et fabricant de cartes dans les années 1440 ; Jean Benoît, originaire de Bourges, en 1450-1451 ; Jacques Monteil en 1451 ; Raynaud Silvi, documenté entre 1456 et 1480 ; Antoine Biolet, originaire de Lyon, entre 1459 et 1472 ; Labe et Richard Rétif en 1463 ; Guillaume Veron, originaire de Poitiers, entre 1464 et 1487 ; et Guillaume Trentesous, peintre et fabricant de cartes en 1469.
Entre 1473 et 1520, les documents font apparaître notamment Jean Barat, Guillaume Bal ou Bar, Jean Janin, Antoine Deleuze, Catherine Auribeau, Pierre Perouset, Jean Fort ou Le Fort, Jean Chaudet, Jean Brunet, Charles Charvin, Antoine Filhat et Léonard Nicolay. Leurs origines sont diverses : diocèses d’Ivrée, de Tarentaise, de Besançon, de Vienne, de Genève, de Belley ou de Limoges.
Selon Chobaut, la production est particulièrement abondante à Avignon entre environ 1480 et 1515. Beaucoup de cartiers viennent d’autres centres, notamment du Lyonnais. Les métiers de mercier, de peintre et de cartier sont souvent imbriqués. Avignon apparaît ainsi comme un lieu de fabrication et de circulation intégré à un réseau plus vaste.
11. 6 décembre 1505 — Jean Fort et les « taraux »
Un acte avignonnais du 6 décembre 1505 concerne Jean Fort, cartier, bourgeois et habitant d’Avignon. L’opération fait apparaître cinq pièces de moules du métier de cartier, deux grosses de cartes de Lyon et quatre douzaines de cartes « vulgo appellatarum taraux » — communément appelées taraux.
L’acte atteste à Avignon la circulation ou la commercialisation de jeux appelés taraux et associe Jean Fort à la fabrication de cartes. Il ne permet pas de reconstituer leur iconographie ni d’affirmer qu’ils étaient identiques au Tarot de Marseille moderne.
1505 : le mot « taraux » apparaît noir sur blanc dans une affaire de cartier à Avignon.
12. Pierre Perouset → Payen → Revest → Merme
Pierre Perouset est documenté en 1501 comme fabricant de cartes de Lyon sous sa marque. Avignon ne produit donc pas seulement pour un marché local. Un contrat de 1494 concernant Jean Lagier montre également la capacité à fabriquer plusieurs sortes de cartes, notamment des cartes « de Lyon » et des cartes « d’Avignon ». Les indices relient les cartiers du XVe siècle, les cartes à enseignes italiennes et les cartes de Lyon, Perouset et Fort, les « taraux » de 1505, puis la longue tradition cartière qui conduit jusqu’aux Payen.
Jean-Joseph Revest est officiellement reçu comme résident de Carpentras en 1704 ; le document le présente alors comme le seul artisan de ce métier dans la ville. Claude Merme, graveur sur bois, est documenté comme ayant travaillé pour Jean Payen et Jean-Pierre Payen à Avignon, ainsi que pour Jean-Joseph Revest à Carpentras. Le lien Merme–Payen–Revest constitue une passerelle documentaire entre Avignon et Carpentras.
En revanche, les éléments réunis ne permettent pas d’affirmer solidement qu’un « tarot Revest » aurait été interdit ou non autorisé. Cette idée doit rester une piste à vérifier, pas un fait.
13. Jean-Pierre Payen — le tarot d’Avignon
La Bibliothèque nationale de France catalogue un jeu de tarot à enseignes italiennes dit « de Marseille », publié à Avignon par Jean Payen et daté entre 1713 et 1743. Il s’agit de cartes gravées sur bois et coloriées au pochoir.
Le point essentiel est simple : le jeu est catalogué à Avignon. Cela ne prouve pas que le tarot soit né dans cette ville, mais démontre qu’un tarot de type Marseille y est attesté au début du XVIIIe siècle.
La notice de la BnF identifie Jean-Pierre Payen (1683–1757), indique Avignon comme lieu de publication et retient la fourchette 1713–1743. Le contraste est parlant : « Tarot de Marseille » dans le titre de la notice, mais Avignon comme lieu de publication.
14. Le mystère Jean Dodal
La BnF catalogue le Dodal comme un « Jeu de tarot de Marseille destiné à l’exportation », publié à Lyon par Jean Dodal entre 1701 et 1715. Le Deux de Deniers porte la mention « FAICT A LYON PAR IEAN DODAL » ; le Deux de Coupes porte également le nom Jean Dodal. Plusieurs cartes comportent une mention interprétée par la BnF comme « Fait pour l’étranger ».
Le dossier relève aussi un mystérieux « I.P. » discret sur la Lune et l’absence de signature évidente du cartier à l’endroit attendu du Chariot. À l’époque, I et J peuvent se confondre graphiquement : I.P. → J.P. → Jean Payen ou Jean-Pierre Payen ? C’est une piste, pas une preuve.
Les variantes Dodal, Dodat, Daudat et Daudal sont à conserver pour toute recherche d’archives. La parenté graphique entre Dodal et Payen a suscité des rapprochements d’atelier ou de filiation. Le travail documenté de Claude Merme pour Payen et Revest rend cette piste intéressante, mais ne prouve pas que Merme ait gravé le Dodal.
La mention d’exportation rend plausible une circulation internationale. L’hypothèse d’un marché italien est intéressante, mais la chaîne documentaire précise reste à établir.
Et si le Dodal appartenait à un réseau de production avignonnais, tout en portant Lyon comme référence commerciale et en étant destiné à l’étranger ?
Cette question doit rester ouverte. Une recherche d’archives qui ne trouve pas de trace d’un atelier ne suffit pas à prouver qu’il n’a jamais existé ; de même, les initiales I.P. ne suffisent pas à identifier Payen.
15. Avignon, Lyon, Marseille — comment un nom devient dominant
Avignon possède une activité cartière documentée dès le XVe siècle. En 1505, le mot « taraux » apparaît dans un acte avignonnais. Au début du XVIIIe siècle, Payen produit à Avignon un tarot de type Marseille. Dodal est traditionnellement rattaché à Lyon et son jeu est explicitement destiné à l’exportation. Marseille prend progressivement une place dominante dans la production et dans la réputation du tarot.
L’expression « Tarot de Marseille » désigne-t-elle un lieu d’origine, un modèle graphique, une famille de jeux ou une appellation devenue dominante après coup ?
Peut-être ne faut-il pas chercher un lieu unique, mais un réseau d’ateliers.
Ce que les documents permettent d’affirmer : Avignon est un centre cartier ancien ; Payen y est attesté ; le mot « taraux » y apparaît en 1505 ; et des réseaux relient Avignon, Lyon, Carpentras et d’autres centres. Ce qu’ils ne permettent pas d’affirmer : que le tarot soit né à Avignon.
16. Valentin Tomberg — le Tarot revient dans le livre
Valentin Tomberg (1900–1973), né à Saint-Pétersbourg, a connu la théosophie, le martinisme, l’anthroposophie, puis le catholicisme. La BnF l’identifie aujourd’hui comme l’auteur des Méditations sur les 22 arcanes majeurs du Tarot.
L’ouvrage est écrit anonymement, achevé en 1967 et publié à titre posthume en 1980. L’édition française Aubier de 1984 compte 774 pages, avec un avant-propos de Hans Urs von Balthasar et une préface de Robert Spaemann.
Le livre est organisé en vingt-deux lettres, une par Arcane majeur. Il mêle Tarot, hermétisme chrétien, Kabbale, alchimie, astrologie, gnose, magie et mystique chrétienne. Le chapitre consacré au Pape permet de revenir aux thèmes du secret, de la tradition, de la transmission et de l’autorité.
Le fait que l’auteur ait voulu conserver l’anonymat renforce le motif du savoir transmis sous couvert de secret. La notice de la BnF attribue aujourd’hui explicitement l’ouvrage à Valentin Tomberg, tout en conservant la formule « par un auteur qui a voulu conserver l’anonymat ».
17. Balthasar, Jean-Paul II et la photographie étrange
Hans Urs von Balthasar signe l’avant-propos de l’édition française des Méditations. Jean-Paul II avait choisi Balthasar pour être créé cardinal en 1988. Balthasar mourut juste avant le consistoire et ne reçut donc pas les insignes cardinalices. Dans son hommage funèbre, Jean-Paul II a rappelé qu’il avait souhaité reconnaître son œuvre par son élévation au cardinalat.
Une photographie publiée en 1988 montre sur le bureau de Jean-Paul II les deux volumes allemands des Méditations. Cet indice visuel est intéressant, mais sa portée est limitée : il ne permet pas, à lui seul, de conclure que Tomberg était un « livre de chevet », ni de connaître exactement l’opinion personnelle du pape sur l’ouvrage.
Un livre de Tarot, d’hermétisme et de Kabbale sur le bureau du pape : le paradoxe est réel ; son interprétation doit rester prudente.
Le rapprochement matériel est intrigant : Tomberg → Balthasar → Jean-Paul II. Il faut simplement éviter de transformer une photographie en preuve d’une pratique de lecture régulière ou d’une adhésion doctrinale.
18. Le grand fil rouge
LE PAPE → AVIGNON → PAPAUTÉ → COMTAT → CARPENTRAS → CARTIERS → PAYEN → MERME → DODAL ? → EXPORTATION → ITALIE ? → MARSEILLE.
Le Pape possède les clés. Avignon devient le décor historique du pouvoir pontifical. Ce pouvoir organise des lieux, des archives, des objets, des livres et des réseaux. Les cartiers apparaissent dans cette ville bien avant les Payen. En 1505, un notaire écrit « taraux ». Au XVIIIe siècle, Payen produit à Avignon un tarot de type Marseille. Dodal, Lyon et l’exportation ouvrent une autre piste : peut-être faut-il penser en réseaux d’ateliers plutôt qu’en villes isolées.
Tomberg ramène enfin le Tarot dans le monde du livre, du secret, de l’hermétisme et de la transmission. Le fil rouge n’est pas une preuve d’origine cachée ; c’est une manière de relier des faits, des objets et des questions.
Nous avons pris l’habitude d’appeler ce tarot le Tarot de Marseille. Mais si nous remontons plus loin dans son histoire, peut-être faudrait-il aussi regarder du côté d’Avignon.
19. Sources et pistes documentaires
Les repères historiques et les pistes de recherche présentés ici s’appuient notamment sur les références suivantes. Elles permettent de distinguer les faits documentés des rapprochements et des hypothèses.
• Hyacinthe Chobaut, « Les Maîtres-cartiers d’Avignon du XVe siècle à la Révolution », Provence historique, 1955, t. VI, p. 5–84.
• Thierry Depaulis, « Des “cartes communément appelées taraux” », The Playing-Card, vol. 32, 2004 : étude de l’acte avignonnais du 6 décembre 1505.
• Bibliothèque nationale de France : notice du tarot de Jean Payen, Avignon, 1713–1743.
• Bibliothèque nationale de France : notice du tarot de Jean Dodal, Lyon, 1701–1715, destiné à l’exportation.
• Bibliothèque nationale de France : notice de Méditations sur les 22 arcanes majeurs du Tarot, attribué à Valentin Tomberg.
• Michel Perrin, étude sur la problématique du rire dans Le Nom de la rose d’Umberto Eco, Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1999.
• Aposcripta / IRHT-CNRS : corpus des lettres pontificales, pour la documentation autour de Jean XXII et de Super illius specula.
• Bibliothèque apostolique vaticane et Archives apostoliques du Vatican : histoire des collections, de la Bibliotheca Secreta et des archives pontificales.
• Communio : textes relatifs à Hans Urs von Balthasar et au cardinalat de 1988.
• Dictionnaire amoureux des papes : Clément V, Jean XXII, Avignon, Châteauneuf-du-Pape, les Juifs du pape, l’Anneau du pêcheur et le Grand Schisme.
Les illustrations d’évocation doivent être clairement signalées comme telles. Les reproductions de cartes, photographies et documents d’archives doivent être accompagnées d’une légende, d’une provenance et, lorsque c’est nécessaire, d’une vérification des droits de publication.
Les sept précautions de l’enquête
• Avignon n’est pas démontré comme lieu de naissance du tarot.
• Les « taraux » de 1505 ne sont pas visuellement reconstituables avec certitude.
• Une recherche d’archives négative ne prouve pas l’inexistence d’un atelier Dodal.
• Les initiales I.P. ne prouvent pas une relation avec Payen.
• Claude Merme est documenté pour Payen et Revest, pas pour Dodal.
• Jean XXII « ésotériste » relève de traditions qu’il faut distinguer de son action documentée.
• La photographie de Jean-Paul II avec les volumes de Tomberg ne prouve pas qu’il s’agissait de son « livre de chevet ».
Dernière question
Le Pape est-il celui qui possède la vérité… ou celui qui possède les clés de la vérité ?
L’enquête s’arrête ici, mais les pistes restent ouvertes. Le tarot est peut-être moins une histoire à enfermer dans une origine unique qu’un ensemble de formes, de métiers, de circulations et de réinterprétations. Avignon n’en détient pas toutes les réponses ; elle mérite simplement de retrouver sa place parmi les lieux où cette histoire s’est écrite.